Famille avec notaire discutant donation en nue-propriété autour d'une table
Publié le 26 juillet 2026

Transmettre son patrimoine immobilier de son vivant tout en conservant l’usage du bien : la donation en nue-propriété séduit de nombreuses familles pour anticiper la succession. Mais une fois l’acte notarié signé, une question pratique surgit rapidement : qui paie les travaux d’entretien, les grosses réparations, la taxe foncière ou les charges de copropriété ? Le démembrement de propriété crée deux titulaires aux droits distincts, l’usufruitier et le nu-propriétaire, avec une répartition légale précise des obligations financières.

Le Code civil organise depuis 1804 cette cohabitation patrimoniale en attribuant à chacun des charges spécifiques selon la nature de la dépense : réparations d’entretien courant, grosses réparations structurelles, impôts locaux. Pourtant, la frontière entre ces catégories génère régulièrement des litiges familiaux, notamment sur la qualification de certains travaux (remplacement de la chaudière, réfection de la toiture, mise aux normes électriques). La jurisprudence de la Cour de cassation a progressivement précisé ces zones grises, tout en laissant aux parties la liberté d’aménager conventionnellement la répartition.

Cet article détaille le cadre légal du démembrement de propriété, expose la répartition par défaut issue des articles 605 et 606 du Code civil, analyse le traitement fiscal de la taxe foncière, présente les clauses conventionnelles possibles et répond aux cinq questions les plus fréquentes sur les charges en cas de donation.

Avertissement juridique : Cet article a une portée purement informative et ne constitue pas un conseil juridique personnalisé. La répartition des charges entre usufruitier et nu-propriétaire dépend de multiples paramètres (acte de donation, jurisprudence applicable, nature des travaux). Pour sécuriser votre situation patrimoniale, consultez impérativement un notaire ou un avocat spécialisé en droit immobilier.

Démembrement de propriété : rappel du principe légal

Le démembrement de propriété consiste à séparer les attributs du droit de propriété entre deux titulaires distincts : l’usufruitier, qui détient le droit d’usage et de perception des fruits (loyers, occupation personnelle), et le nu-propriétaire, qui conserve la propriété juridique du bien sans pouvoir en jouir immédiatement. Ce mécanisme trouve son fondement dans les articles 578 et suivants du Code civil, qui distinguent l’usufruit de la nue-propriété comme deux droits réels immobiliers complémentaires.

La donation en nue-propriété constitue l’un des outils privilégiés de transmission anticipée du patrimoine familial. Les parents donnent la nue-propriété d’un bien immobilier à leurs enfants tout en conservant l’usufruit viager, ce qui leur permet de continuer à habiter le logement ou à percevoir les loyers jusqu’à leur décès. Pour approfondir les aspects fiscaux et successoraux de ce mécanisme, consultez notre guide complet sur la donation en nue-propriété, qui détaille les abattements applicables et la stratégie d’optimisation des droits de mutation.

Ce fractionnement des droits entraîne mécaniquement une répartition des obligations financières liées au bien. Le principe général veut que chaque titulaire supporte les charges correspondant à la nature de ses droits : l’usufruitier assume les dépenses liées à la jouissance courante du bien, tandis que le nu-propriétaire finance les dépenses de conservation structurelle du capital immobilier. Cette logique, simple en apparence, se révèle plus complexe lorsqu’il s’agit de qualifier précisément une dépense donnée.

Répartition légale entre usufruitier et nu-propriétaire : ce que dit le Code civil

Le Code civil établit depuis sa rédaction originelle une distinction nette entre deux catégories de charges : celles qui incombent à l’usufruitier au titre de sa jouissance (article 605) et celles qui pèsent sur le nu-propriétaire en qualité de détenteur du capital (article 606). Cette répartition légale s’applique par défaut en l’absence de clause contraire dans l’acte de donation, et constitue le cadre de référence pour trancher les désaccords.

Les charges courantes : à la charge de l’usufruitier

L’article 605 du Code civil impose à l’usufruitier l’obligation d’assumer les réparations d’entretien, c’est-à-dire l’ensemble des interventions nécessaires pour maintenir le bien en bon état de jouissance sans en modifier la substance. Cette catégorie recouvre les travaux de maintenance courante et les réparations locatives.

Les charges courantes à la charge de l’usufruitier comprennent :

  • Entretien courant et réparations locatives (peintures, revêtements de sol, robinetterie)
  • Charges de copropriété courantes (ascenseur, espaces verts, gardiennage, chauffage collectif)
  • Assurance du bien (responsabilité civile propriétaire non occupant, multirisque habitation)
  • Frais de gestion locative si le bien est loué à un tiers
  • Contributions et prestations annuelles (taxe d’enlèvement des ordures ménagères)

L’usufruitier doit également supporter les frais de procédure liés à la défense de ses droits d’usage. Cette obligation découle de l’article 608 du Code civil qui précise que l’usufruitier jouit du bien « en bon père de famille », c’est-à-dire avec prudence et diligence, sans dégrader le capital dont il n’est que temporairement bénéficiaire.

Couple senior examinant factures de charges de copropriété à domicile
Ignorer l’article 605 provoque des litiges coûteux entre parties.

Les grosses réparations : à la charge du nu-propriétaire

L’article 606 du Code civil définit limitativement les grosses réparations qui demeurent à la charge du nu-propriétaire. L’article 606 du Code civil énonce : « Les grosses réparations sont celles des gros murs et des voûtes, le rétablissement des poutres et des couvertures entières. Celui des digues et des murs de soutènement et de clôture aussi en entier. Toutes les autres réparations sont d’entretien. »

Cette liste, bien que limitative, appelle une interprétation extensive de la jurisprudence pour s’adapter aux évolutions techniques du bâti moderne. Les grosses réparations visent les travaux qui touchent à la structure porteuse de l’immeuble et conditionnent sa conservation à long terme. Concrètement, le nu-propriétaire finance la réfection complète de la toiture (charpente et couverture), la reprise des murs porteurs fissurés, le remplacement des poutres maîtresses, la consolidation des fondations ou la reconstruction d’un mur de soutènement effondré.

En revanche, le simple entretien ou la réparation partielle de ces éléments relève de l’usufruitier : remplacement de quelques tuiles, rejointoiement d’un mur, traitement ponctuel d’une poutre attaquée par les insectes. La distinction repose sur le caractère global ou partiel de l’intervention, et sur son objet (conservation de la structure ou maintien de l’usage).

Les zones grises et la jurisprudence

Certaines catégories de travaux échappent à la qualification simple entre entretien courant et grosse réparation. Le remplacement complet d’une installation technique vétuste (chauffage central, plomberie générale, installation électrique) constitue la principale zone de friction entre usufruitiers et nus-propriétaires. La Cour de cassation a progressivement élaboré une grille de lecture pragmatique pour trancher ces litiges.

Dans un arrêt de principe, la Cour de cassation rappelle que l’usufruitier reste tenu des réparations d’entretien même lorsqu’elles nécessitent le remplacement complet d’un équipement usagé par le temps, dès lors que ce remplacement ne constitue pas une amélioration du bien mais sa simple remise en état de fonctionnement normal. À l’inverse, le nu-propriétaire finance les travaux imposés par une mise aux normes légale (accessibilité, performance énergétique réglementaire) ou ceux qui augmentent substantiellement la valeur vénale du bien.

La jurisprudence retient également que les travaux rendus nécessaires par la vétusté du bien, en l’absence d’entretien régulier par l’usufruitier, demeurent à la charge de ce dernier au titre de son obligation de jouir en bon père de famille. Cette solution responsabilise l’usufruitier et évite qu’il ne néglige l’entretien pour reporter la charge sur le nu-propriétaire.

Bon à savoir : En cas de désaccord persistant sur la qualification d’un travail, l’usufruitier ou le nu-propriétaire peut saisir le tribunal judiciaire d’une action en contribution aux charges. Le juge ordonne fréquemment une expertise technique pour déterminer la nature exacte de l’intervention et répartir équitablement le coût selon les articles 605 et 606 du Code civil.

Taxe foncière et impôts locaux : à qui la facture ?

La taxe foncière sur les propriétés bâties constitue un impôt local annuel qui pèse, selon l’article 1400 du Code général des impôts, sur le propriétaire du bien au 1er janvier de l’année d’imposition. En cas de démembrement de propriété, la loi fiscale désigne l’usufruitier comme redevable légal de la taxe foncière. Cette règle découle de l’article 1400 du CGI qui assimile l’usufruitier à un propriétaire pour l’application des impôts fonciers.

Selon les statistiques 2023 de la DGFiP, plus de 33 millions de propriétaires sont imposés à la taxe foncière sur les propriétés bâties, pour un produit total de 50,8 milliards d’euros. La progression de 9,7% entre 2022 et 2023 reflète les revalorisations des valeurs locatives cadastrales et les hausses de taux votées par les collectivités locales. Dans un contexte de démembrement, cette évolution impacte directement le budget de l’usufruitier.

L’usufruitier règle également la taxe d’enlèvement des ordures ménagères (TEOM), considérée comme une charge d’usage du bien. En revanche, la taxe foncière comprend parfois des postes exceptionnels liés à des travaux de voirie ou d’assainissement qui relèvent davantage de la conservation du capital. La doctrine administrative admet que ces contributions spéciales puissent être supportées par le nu-propriétaire si leur montant est exceptionnel et si elles augmentent durablement la valeur du bien.

La taxe d’habitation, dans les communes où elle subsiste pour les résidences secondaires, incombe à l’occupant du logement au 1er janvier. Si l’usufruitier occupe le bien, il en est redevable. Si le bien est loué à un tiers, le locataire ne paie pas la taxe d’habitation sur ce logement qui n’est pas sa résidence principale, et la charge reste sur l’usufruitier bailleur.

Cas pratique : partage de la taxe foncière entre usufruitier et nu-propriétaire

Madame Durand, usufruitière d’un appartement transmis en nue-propriété à ses deux enfants, reçoit un avis de taxe foncière de 2400 euros. Sur ce montant, 2100 euros correspondent à la part communale et intercommunale classique, et 300 euros à une taxe spéciale d’équipement pour la création d’une nouvelle ligne de tramway qui valorise le quartier.

Répartition conforme au droit : Madame Durand, usufruitière, règle les 2100 euros de taxe foncière courante. Les 300 euros de taxe d’équipement spéciale sont négociés avec les nus-propriétaires : soit ils participent à hauteur de 150 euros chacun (reconnaissance de la plus-value apportée au bien), soit Madame Durand avance la totalité et déduit ce montant de sa part lors de la liquidation future de l’usufruit.

Aménager la répartition par convention : la clause sur mesure

Le caractère supplétif des articles 605 et 606 du Code civil autorise les parties à aménager librement la répartition des charges dans l’acte de donation ou par convention ultérieure. Cette faculté permet d’adapter le régime légal aux réalités économiques et familiales du démembrement : âge avancé de l’usufruitier, état du bien nécessitant des travaux importants à court terme, capacité contributive respective des parties.

Les clauses conventionnelles fréquemment insérées dans les actes notariés prévoient la prise en charge par le nu-propriétaire de certaines dépenses normalement supportées par l’usufruitier, en contrepartie d’une réduction de la valeur de l’usufruit lors du calcul des droits de donation. Par exemple, le nu-propriétaire peut accepter de financer l’intégralité des travaux de rénovation énergétique (isolation, remplacement des menuiseries) qui bénéficieront à l’usufruitier occupant, en échange d’une valorisation accrue de la nue-propriété dès l’origine.

Notaire rédigeant clause de répartition des charges dans acte de donation
Vérifier la clause conventionnelle avant signature évite les mauvaises surprises.
 

La convention peut également organiser un partage proportionnel de certaines dépenses mixtes. Les travaux de mise aux normes électriques, par exemple, relèvent à la fois de la sécurité courante (intérêt de l’usufruitier) et de la conservation du bien (intérêt du nu-propriétaire). Une clause peut prévoir un financement à 60% par l’usufruitier et 40% par le nu-propriétaire, reflétant l’équilibre des intérêts en présence.

Toute modification de la répartition légale nécessite un écrit, idéalement inséré dans l’acte authentique de donation pour éviter toute contestation ultérieure. Une convention sous seing privé postérieure à la donation reste valable, mais son opposabilité aux tiers (notamment aux créanciers ou aux héritiers de l’usufruitier) exige un formalisme rigoureux (date certaine, enregistrement). Le notaire rédacteur veille à équilibrer les droits de chacun et à anticiper les situations conflictuelles par des clauses de médiation ou d’expertise amiable.

Attention : Une clause déchargeant intégralement le nu-propriétaire de toute obligation financière, y compris les grosses réparations structurelles, peut être requalifiée par l’administration fiscale en donation indirecte au profit de l’usufruitier. Cette requalification déclenche le paiement de droits de donation complémentaires et de pénalités. L’équilibre entre les obligations respectives doit rester économiquement cohérent.

5 questions fréquentes sur les charges en démembrement

1. Qui paie les charges de copropriété en cas de donation en nue-propriété ?

L’usufruitier supporte les charges courantes de copropriété (entretien des parties communes, ascenseur, espaces verts, chauffage collectif) selon l’article 605 du Code civil. Le nu-propriétaire finance les dépenses exceptionnelles votées en assemblée générale pour des travaux touchant la structure de l’immeuble (ravalement de façade, réfection de la toiture, reprise des fondations). Le syndic de copropriété appelle généralement l’intégralité des charges auprès de l’usufruitier, à charge pour ce dernier de demander remboursement au nu-propriétaire pour sa quote-part légale.

2. Le remplacement d’une chaudière vétuste est-il une charge d’entretien ou une grosse réparation ?

La jurisprudence qualifie majoritairement le remplacement d’une chaudière usagée de charge d’entretien incombant à l’usufruitier, dès lors qu’il s’agit de renouveler un équipement vétuste par un matériel équivalent. En revanche, si le remplacement s’accompagne d’une amélioration substantielle (passage du fioul au gaz, installation d’une pompe à chaleur performante augmentant la valeur du bien), le nu-propriétaire peut être sollicité pour une participation proportionnelle à la plus-value générée. Une clause conventionnelle anticipant ce type de dépense évite les contentieux.

3. L’usufruitier peut-il déduire fiscalement les charges qu’il paie ?

Si l’usufruitier loue le bien à un tiers, il déclare les loyers perçus dans ses revenus fonciers et déduit les charges courantes supportées (taxe foncière, frais de gestion, assurances, entretien courant, intérêts d’emprunt éventuels). En revanche, les grosses réparations financées par le nu-propriétaire ne sont déductibles ni pour l’usufruitier ni pour le nu-propriétaire, ce dernier n’ayant aucun revenu imposable tant que l’usufruit perdure. Cette asymétrie fiscale justifie souvent une prise en charge conventionnelle des gros travaux par l’usufruitier locataire, qui bénéficie alors de la déduction fiscale.

4. Que se passe-t-il si l’usufruitier refuse de payer ses charges ?

Le nu-propriétaire peut engager une action en justice pour contraindre l’usufruitier à respecter ses obligations légales. Le tribunal judiciaire peut ordonner le paiement des arriérés de charges, assortir sa décision d’une astreinte et, dans les cas graves, prononcer la déchéance de l’usufruit pour abus de jouissance (article 618 du Code civil). Cette sanction extrême transforme l’usufruitier défaillant en simple occupant sans droit, obligé de restituer le bien ou de payer une indemnité d’occupation au nu-propriétaire devenu plein propriétaire.

5. Peut-on modifier la répartition des charges après la donation ?

Oui, usufruitier et nu-propriétaire peuvent conclure à tout moment une convention modificative pour adapter la répartition initiale. Cette convention doit être rédigée par écrit, datée de manière certaine (enregistrement auprès du service des impôts ou acte notarié) et respecter un équilibre économique pour éviter une requalification fiscale en donation déguisée. Le notaire qui a instrumenté la donation initiale constitue l’interlocuteur privilégié pour sécuriser cet avenant et vérifier sa compatibilité avec le régime fiscal du démembrement.

Les points clés à retenir sur la répartition des charges

  • L’usufruitier paie les charges courantes d’entretien, les réparations locatives, la taxe foncière et les charges de copropriété ordinaires
  • Le nu-propriétaire finance les grosses réparations structurelles définies par l’article 606 du Code civil (gros murs, toiture entière, poutres maîtresses)
  • Les zones grises (chaudière, mise aux normes) sont tranchées par la jurisprudence selon le critère de conservation du capital ou maintien de la jouissance
  • Une clause conventionnelle insérée dans l’acte de donation permet d’adapter librement la répartition légale aux besoins familiaux
  • L’accompagnement notarial sécurise la rédaction des clauses et anticipe les litiges potentiels sur plusieurs décennies de démembrement
Rédigé par Maître Alexandre Dupont, rédacteur web spécialisé en droit immobilier et transmission patrimoniale, analysant la jurisprudence et la réglementation pour offrir des synthèses claires, sourcées et actionnables sur les dispositifs légaux de démembrement de propriété et de succession